Aux Lobis, Eleonora Duse, Palestine 36 et Furcy : une semaine de cinéma historique et politique

Cette semaine, au cinéma Les Lobis, la programmation s’est imposée presque naturellement comme politique et engagée, traversée par l’histoire avec un grand H. Un choix assumé, mais aussi un hasard du calendrier. « Beaucoup de films me tenaient à cœur », explique Laëtitia Scherier, la directrice. Résultat : trois sorties nationales, une avant-première attendue et plusieurs propositions cinéphiles qui interrogent le pouvoir, la mémoire, la domination et la fabrique des récits.

La première sortie est Eleonora Duse, film italien de Pietro Marcello. Un biopic consacré à la grande comédienne de théâtre Eleonora Duse, surnommée la Divine, figure majeure du spectacle vivant au tournant du XXᵉ siècle, contemporaine de Sarah Bernhardt. Le rôle principal est interprété par Valeria Bruni Tedeschi, entourée notamment de Noémie Merlant, dans un film presque entièrement tourné en italien.
Le film ne cherche pas à retracer toute la vie de l’actrice. Il s’ouvre en 1917, à la fin de la Première Guerre mondiale, au moment où Eleonora Duse, affaiblie par la tuberculose, s’apprête à remonter sur scène après plusieurs années d’arrêt. À travers ce retour, le récit épouse les bouleversements de l’Italie de l’époque : la sortie de guerre, la montée du fascisme, et le rapport complexe entre les artistes et le pouvoir, notamment face à Benito Mussolini. « C’est un film qui parle beaucoup de la place des artistes dans le paysage politique », souligne Laëtitia Scherier, de leur indépendance — ou de leur instrumentalisation. Pour elle, Valeria Bruni Tedeschi livre ici l’une de ses plus belles interprétations, habitée, instable, traversée de fulgurances et de fragilités, à l’image de la comédienne qu’elle incarne.

Deuxième sortie nationale : Palestine 36, film de la réalisatrice palestinienne Annemarie Jacir. Un film qui se distingue par son angle historique. Loin de se concentrer sur l’actualité immédiate du conflit israélo-palestinien, il revient sur une période beaucoup moins connue : celle du mandat britannique, après la chute de l’Empire ottoman en 1918. Le film s’ancre plus précisément en 1936, année charnière marquée par le début de la grande révolte arabe palestinienne contre le pouvoir colonial britannique.
Pour reconstruire cette époque qu’elle n’a pas connue, Annemarie Jacir s’appuie sur un important travail d’archives. Elle intègre ces images au récit en les colorisant — un choix esthétique et politique fort, destiné à éviter toute rupture visuelle, mais aussi à empêcher le spectateur de reléguer cette histoire au rang d’un passé lointain et révolu. Le film fait le choix délibéré de laisser hors champ les tensions entre Juifs et Arabes, pour se concentrer sur la violence de l’occupation britannique et sur les promesses contradictoires faites aux peuples arabes et aux populations juives persécutées en Europe. « On ne peut pas ne pas faire le lien avec aujourd’hui », souligne Laëtitia Scherier, évoquant « le basculement historique qui a transformé des réfugiés d’hier en oppresseurs d’aujourd’hui ». Un film dur, mais jugé essentiel pour comprendre les racines du conflit.

Troisième sortie nationale : Furcy, né libre, réalisé par Abd al Malik, qui adapte le livre L’Affaire de l’esclave Furcy, inspiré d’une histoire vraie. Le projet est né d’une rencontre : lors d’un concert à La Réunion, des jeunes ont remis le livre à l’artiste, convaincus qu’il était la bonne personne pour porter ce récit à l’écran.
Le film se déroule en 1817, sur l’île de La Réunion. Furcy, esclave, découvre à la mort de sa mère un document attestant qu’elle aurait été affranchie. Par filiation, il devrait donc être libre. Aidé par un procureur abolitionniste, interprété par Romain Duris, il engage une longue bataille judiciaire pour faire reconnaître ses droits. Le récit traverse plusieurs territoires — La Réunion, l’île Maurice, Paris — et met en lumière non seulement l’horreur de l’esclavage, mais aussi les mécanismes juridiques de son abolition. Laëtitia Scherier insiste sur le choix du personnage : plutôt que la violence, Furcy choisit le droit. Un combat long, éprouvant, mais victorieux.

Dans la continuité de cette semaine marquée par l’histoire politique, les Lobis proposent dimanche à 16h une avant-première : Le Mage du Kremlin, nouveau film de Olivier Assayas, adapté du roman éponyme.
Le film s’intéresse à l’ascension de Vladimir Poutine, incarné par Jude Law. Plus qu’un portrait de Poutine, le film est présenté comme une réflexion sur la fabrication du pouvoir. Le personnage principal, fictif, condense plusieurs figures réelles. Bien que Laëtitia Scherier n’ait pas encore vu le film — contraintes de distribution obligent — elle assume ce choix, portée par la confiance accordée au cinéma d’Assayas et par l’écho critique déjà très fort autour du film.

Côté événements, le documentaire Penser l’incertitude, de Christian Barani, sera présenté dans le cadre de Génération Climat #5 (voir ici) d’un ciné-débat animé par Olivier Gaudin, enseignant à l’École de la nature et du paysage. Le film suit les lauréats du concours national des Albums des jeunes architectes et paysagistes, distingués en 2023, et interroge la manière dont les nouvelles générations pensent la ville, le paysage et la transition écologique. Un sujet qui, pour Laëtitia Scherier, dépasse largement le cercle des étudiants et concerne l’ensemble des citoyens.

Enfin, deux propositions issues de Ciné’fil complètent la semaine. D’une part, Des preuves d’amour, premier long métrage d’Alice Douard, qui suit un couple de femmes confronté aux obstacles juridiques de la PMA et de la reconnaissance de la co-parentalité après la loi Taubira. Un film social et politique, nourri d’une expérience intime, parfois drôle, souvent bouleversante, qui questionne la définition même de la famille.
D’autre part, lundi (20h30), une soirée de courts-métrages réunissant Éclipse, d’Alireza Ghasmi et Raha Ramirfazli (14 min.), Palma d’Alexe Poukine (39 min.) et La Lumière du phare (30 min.) d’Hélène Milano, toutes trois déjà connues du public des Lobis.
Une semaine dense, exigeante, profondément ancrée dans les questions de pouvoir, de mémoire et de transmission. Une semaine où le cinéma, une fois encore, s’affirme comme un outil de compréhension du monde.
Plus d’informations ici : blois-les-lobis.cap-cine.fr/FR/9/cinema-cinema-les-lobis-blois.html


