Fanny Rigé, costumière à Blois : le temps long d’un métier invisible

On imagine souvent la costumière comme une silhouette dans l’ombre des scènes, une main habile au service de la lumière. Arrivée à Blois il y a deux ans et demi sans réseau, Fanny Rigé a construit sa place par le travail, les rencontres, et la pratique. Entre théâtre, reconstitution historique, projets pour enfants et transmission, elle défend un métier d’atelier : du temps, des matières, des ajustements — et cette capacité à s’adapter qui fait toute la différence.
Du centre de vacances à l’atelier : une bascule par le théâtre
Avant le costume, il y a eu l’animation, puis la direction de centre de vacances. Un quotidien de collectif, d’organisation, de présence. Et au milieu, le théâtre, comme un passage secret : un grand costumier, des spectacles, et l’occasion de toucher à la matière. « J’ai commencé à bidouiller des trucs. » Le verbe est modeste, rieur, mais il dit la vérité d’un début : faire avec ce qu’on a, inventer une solution, découvrir qu’on y prend goût. Puis vient la décision : transformer l’élan en métier. « Je me suis dit que j’aimerais bien en vivre », se souvient Fanny Rigé.
Se former : quitter le bricolage, entrer dans la technique. Ce désir ne tient pas sans méthode. CAP couture, diplôme de costumière, et une formation à Paris menée au rythme d’un atelier. « Je passais sept heures par jour, six jours par semaine, à coudre. » Le costume devient alors un champ technique : patronage, ajustements, connaissance des époques, culture du théâtre. L’imaginaire s’appuie sur la précision.
Blois : construire un réseau à hauteur humaine
Quand elle s’installe à Blois, Fanny Rigé repart de zéro. Nouvelle ville, nouveaux circuits, aucune certitude. Elle le dit simplement : « gros challenge ». Le point d’entrée, ce sera le bar à couture, en Vienne. Elle y vient d’abord pour proposer du bénévolat, donner des cours, rencontrer des gens. Et le lieu devient une plaque tournante. « Ça m’a fait rencontrer énormément de monde. »
Le réseau se fabrique ainsi : par la présence, le bouche-à-oreille, les recommandations. Pas à pas, les projets arrivent. Elle constate aujourd’hui que beaucoup de commandes ont un lien direct ou indirect avec ce lieu, devenu un relais entre besoins et savoir-faire.
Théâtre, reconstitution : le costume comme compromis intelligent
Son travail à Blois se déploie entre théâtre et reconstitution historique. Deux univers, deux logiques, mais une même exigence : le costume doit “fonctionner”. Surtout quand il s’agit d’historique : il faut être crédible, lisible, sans être prisonnier d’un fétichisme de la reconstitution. « Il faut que ça ressemble », tout simplement.
Dans les faits, les compagnies demandent souvent une fidélité visuelle — tableaux, iconographie, silhouette — tout en acceptant une part de modernité cachée : confort, adaptation, interchangeabilité entre interprètes. « On met une fermeture éclair cachée, un élastique… pour que ce soit pratique. » Ce compromis, c’est le costume comme art appliqué, au service d’un corps qui bouge et d’une scène qui impose ses contraintes.

L’invention au quotidien : quand le tissu n’existe plus
La créativité, chez Fanny Rigé, se joue souvent dans le réel le plus concret : trouver la matière, retrouver un tissu, résoudre une impossibilité. Elle raconte le cas d’un costume à doubler, mais dont le tissu d’origine était introuvable : vintage, motifs précis, disparu des circuits. Plutôt que d’abandonner l’idée d’un effet proche, elle propose un autre tissu — et imagine un geste simple et radical : peindre les motifs manquants pour retrouver une cohérence. « Je me suis dit : si je peins les fleurs en jaune, ça peut marcher. » Et cela a fonctionné. On comprend ici ce que “faire costume” veut dire : travailler avec ce qui existe.

Le temps long du costume : avant de coudre, il faut construire
Le public voit le résultat. Le métier, lui, commence bien avant : croquis, prises de mesure, patron, essayages, ajustements, puis seulement l’assemblage. Sur un costume Renaissance, elle chiffre sans détour : 60 à 70 heures. Et une part notable de ce temps est absorbée par la préparation. « Le travail de recherche et de patronage, ça prend du temps. Il faut tout construire. » Cette durée explique aussi l’économie : un costume historique dépasse facilement 1 500 euros. Un vêtement plus simple, plus proche de l’habillement, se situe autour de 600–650 euros.

Roald Dahl : quand un livre devient patron, volume, scène
Dans l’imaginaire de Fanny Rigé, l’univers de Roald Dahl aura été une matière première. Quelque chose qui déclenche immédiatement des questions d’atelier. Elle le dit très simplement : « Dahl ouvre un monde où tout devient possible » — parce que tout est déjà vivant, caractérisé, presque costumé avant même d’être cousu. Elle prend un exemple qui a jalonné son parcours de formation, sa deuxième année d’études de costumière à Paris, James et la Grosse Pêche. Un enfant, des insectes, des tempéraments. Et, pour une costumière, une énigme délicieuse : comment faire passer un caractère dans une silhouette, une présence dans une forme. « Dans James et la Grosse Pêche, ce sont des insectes qui parlent à un enfant… comment on arrive à créer ces insectes-là ? » Et, surtout, comment on rend lisible ce qu’un texte suggère : « La coccinelle a quelque chose de très maternel… comment traduire ça dans un costume ? »

Le carnaval : la joie de la récup et du collectif
À côté des commandes, Fanny s’est engagé bénévolement avec la compagnie Des Cousus pour le carnaval du 8 mars 2026). Ici, changement de règles : matériaux de récupération, prototypes, trouvailles, débrouille collective. Une autre manière de faire costume, plus artisanale encore, où la contrainte devient moteur. « Comment faire avec ce qu’on a, sans forcément les matériaux qu’on aurait aimés ? » Dans cet atelier du dimanche, se croisent des personnes expérimentées et d’autres qui découvrent. Et cette circulation des idées nourrit aussi sa pratique : parce que les solutions trouvées là, parfois, rejaillissent ailleurs.

Se laisser surprendre
Aujourd’hui, Fanny ne se fixe pas un “grand rêve” institutionnel. Pas de fantasme d’Opéra, pas de trajectoire en temple. Elle ne vise pas une consécration. Son ambition est plus mobile : continuer à vivre de ce métier, élargir son réseau au fil des rencontres, rester disponible à ce que le territoire peut ouvrir — compagnies, théâtres, peut-être châteaux un jour. Et, en arrière-plan, réactiver l’enseignement : transmettre dans des centres de formation, retrouver ce lien au geste expliqué. « J’ai envie de me laisser surprendre par les rencontres. »

