Thibaud Meriel, ce chasseur d’orages qui fige la colère du temps

Chasseur d’orages, en voilà une passion qui détonne. Thibaud Meriel traque les cellules, observe les voiles, jauge l’énergie disponible, choisit un champ, se place à 500 mètres ou un kilomètre, et attend — toujours “en amont”, jamais en aval. La chasse à l’orage, chez lui, n’est pas une pulsion, c’est une discipline. Portrait.
Un ciel d’enfance, une peur éblouie
Avant la technique, il y a une histoire personnelle. Thibaud Meriel a commencé à “regarder la météo” très tôt, « d’un regard d’enfant ». Vers 5 ou 6 ans, dit-il, il scrute déjà le ciel et s’agace quand rien n’éclate. Ce n’est pas encore le langage des modèles, ni celui des probabilités : c’est l’attente brute, l’impatience presque physique. L’orage comme promesse.
Cette fascination bascule un soir précis, qu’il date sans hésiter : le 9 juin 2014. Sur l’autoroute, en rentrant de Vendée, il voit la vigilance orange s’afficher sur les panneaux. Il se souvient de “l’atmosphère” avant même de se souvenir des impacts : « très lourde, extrêmement lourde », un ciel « un peu voilé », cette impression que l’air s’épaissit, que la journée glisse vers autre chose. Et, fidèle à l’enfance qu’il revendique, il raconte qu’il “défie” l’orage, le provoque presque à voix haute. Puis l’orage arrive. Et cette fois, il n’est plus un décor. Il évoque des dégâts dans le Loir-et-Cher et dans le Loiret, et surtout un détail qui transforme le spectacle en menace : des grêlons « de plus de 10 cm ». Il insiste : c’est rare, c’est “géant”, « il faut s’imaginer que c’est la taille d’un poignet ». Ce jour-là, le garçon de onze ans a eu peur. Et il a été ébloui. Il se souvient d’un ciel de nuit qui clignote au point de donner l’illusion du jour. Un chasseur d’orages est né.
Chasser, ce n’est pas “vouloir un orage” : c’est apprendre à le suivre
Thibaud Meriel revendique l’ambivalence. Enfant, il attendait l’orage sans penser aux conséquences. Plus tard, il comprend les dangers, les conséquences — et il explique que c’est précisément ce virage-là qui le pousse vers la prévision et l’observation. Attendre un phénomène potentiellement destructeur n’est pas, selon lui, incompatible avec la rigueur : au contraire, c’est un motif d’étude.
Sa façon de parler dit beaucoup de sa pratique : l’orage n’est pas un simple front pluvieux, c’est une cellule. Un organisme. Une dynamique. « Un orage, il faut le penser comme un être vivant, qui naît, vit, et meurt ». » Et quand c’est vivant, c’est instable, capricieux, inégal. C’est là que la chasse devient une école de modestie. Pourquoi ? Parce que la cellule se nourrit, peut mourir avant d’arriver, peut bifurquer, peut se désorganiser. La chasse, c’est précisément apprendre à vivre avec cette part d’aléatoire.

Une méthode en trois temps
Thibaud décrit sa chasse comme un enchaînement clair. D’abord, il identifie le potentiel : est-ce que “ça peut péter”, et “fort” ? À ce stade, il cherche des signaux de contexte : énergie disponible, contrastes, organisation probable. Il insiste sur un point : on peut mieux prévoir l’intensité potentielle que l’endroit exact. Les paramètres qui rendent un épisode violent sont parfois plus lisibles que l’adresse où la foudre touchera terre.
Ensuite, il détermine une zone, une localité probable : c’est le temps de J-1. On choisit là où le conflit semble le plus favorable. Puis vient l’étape décisive : J0, le matin, on regarde les observations. Et là, dit-il, les différences avec la veille peuvent être énormes. Le piège majeur porte un nom : la nébulosité, la couverture nuageuse. Les modèles, explique-t-il, peuvent se tromper sur ce point : un voile trop opaque peut bloquer la convection — comme un couvercle posé sur la casserole. Dans ce cas, l’orage “ne prend pas”. Résultat : on revoit la localité, ou on annule.
La chasse à l’orage, dans son récit, n’est pas une course au long cours. Thibaud Meriel le précise : il ne fait pas “des kilomètres et des kilomètres”. Il dit rester, en général, sur la région. Ce choix n’est pas seulement une question de distance : c’est aussi un rapport au terrain. Chasser, c’est avoir un endroit où l’on sait se placer, où l’on sait lire un horizon, où l’on sait se retirer.
Car pour un chasseur d’orages, le paysage n’est pas un décor, c’est un outil. Le jeune homme décrit la recherche du “spot” comme une quête de visibilité : un champ, une vue dégagée, idéalement à 360°, au minimum à 180°. Il faut pouvoir voir la structure, la base, la progression. Et surtout pouvoir surveiller ce qui vient de côté. La trajectoire, dans sa pratique, oriente le placement de l’appareil photo et l’anticipation du mouvement. Mais il ajoute immédiatement ce qui rend la chasse excitante… et dangereuse : l’exception.
Quand la cellule bifurque, la chasse bascule
La scène type, dit-il, c’est l’attente sage : « on est placé, l’orage arrive dans le flux, on gère la distance ». Puis arrive l’inattendu : la cellule prend une autre direction, à contre-flux. Thibaud relie ce comportement à une structure particulière : la supercellule, capable, selon lui, de créer une sorte de dynamique autonome, de “faire sa vie”, de suivre un chemin différent de ses voisines.
Pour lui, ce moment-là condense la chasse : la fascination du passionné, et le risque pour ceux qui se trouvent sous l’orage. Une cellule qui dévie est imprévisible. Et l’imprévisible impose le mouvement : revoir son déplacement, se repositionner, parfois rapidement, pour “rester devant”.
La règle d’or : toujours en amont, jamais en aval
Dans sa bouche, la sécurité est une règle de terrain. Le jeune homme parle d’un repère : 500 mètres à 1 kilomètre. Cette distance, dit-il, sert à deux choses : la sécurité, et la qualité photo. Trop près, on se retrouve “sous la flotte” — et on ne photographie plus qu’un rideau d’eau ou de grêle. Trop loin, on perd la structure. La chasse, c’est ajuster.
Quand l’orage avance, il explique qu’il réévalue : si la cellule se rapproche trop, il se repositionne en amont, pour retrouver ce kilomètre de marge. Et si la trajectoire change, il change aussi. La chasse n’est pas “tenir bon face à l’orage”. C’est l’inverse : c’est garder un cran d’avance.
Loire, Beauce, Sologne : quand la géographie devient un paramètre
Dans l’esprit de beaucoup de Blésois, la Loire peut couper l’orage. Et c’est “généralement vrai”, nous dit Thibaud. Il l’explique par de petites différences d’humidité et de température — parfois de l’ordre de 0,5 °C — qui peuvent suffire à affaiblir une cellule. L’orage “aspire” l’air, dit-il ; si l’air aspiré au-dessus du fleuve change, la cellule peut se déstabiliser. Equilibre fragile, bascule possible.

Il évoque aussi des zones plus favorables à certains phénomènes : la Beauce, les plaines, qu’il associe davantage aux tornades et aux grandes structures visibles. À l’inverse, il parle de la Sologne comme d’un terrain où l’humidité est plus présente, où les orages peuvent être très violents, mais parfois plus difficiles à photographier. Le sol sableux, l’ambiance, le cadre : tout joue. Même dans sa pratique photo, le paysage devient une variable de prévision.
Les éclairs “ramifiés” et les “positifs”
Thibaud Meriel distingue plusieurs types d’éclairs. Par exemple, les intranuageux, plus “flash” dans le nuage, et ceux qu’il juge les plus spectaculaires : les ramifiés et les positifs.

Les ramifiés, il les décrit comme un arbre : un spectacle qui se déploie, se divise, se dessine. Les positifs, il les imagine comme une “corde” violette reliant le sol et le nuage : plus visibles, plus photogéniques, souvent plus sonores.

“Compter entre le flash et le tonnerre” : vrai mais trompeur
La règle populaire existe, Thibaud la confirme : le décalage entre le flash et le grondement donne une impression de distance. Mais il la relativise fortement, et pour une raison pratique : la foudre peut tomber hors de la pluie, “hors de l’orage” au sens où l’on l’entend.
Il donne un exemple sur notre territoire : une cellule peut être positionnée vers Vineuil, et un éclair toucher près de Blois, alors même qu’il ne pleut pas à Blois. Il insiste sur les éclairs positifs : ils peuvent tomber à proximité de la cellule, pas forcément sous le nuage. Conclusion : compter les secondes ne doit pas servir à se rassurer. Pour estimer une situation, il préfère le radar en direct et la lecture globale.

Le chasseur d’orages, chez lui, n’est pas un téméraire. C’est quelqu’un qui accepte d’être petit devant le ciel — et qui, justement pour cela, apprend à s’y déplacer.

