À Blois, Sosan Mahmoodi fait dialoguer la miniature afghane et l’exil

À l’Espace Rosa-Parks, l’exposition de Sosan Mahmoodi s’achève comme elle avait commencé : dans le silence des formes, des oiseaux suspendus et des cercles dorés. Venue d’Afghanistan, formée à Hérat, aujourd’hui installée à Blois après un parcours d’exil passé par l’Iran puis l’Italie, l’artiste déploie une œuvre où la miniature orientale, l’enluminure et les motifs géométriques deviennent aussi un langage pour parler de liberté, de migration et de condition féminine.

Les œuvres présentées mêlent tazhib — l’art traditionnel de l’enluminure —, miniature figurative, architecture historique afghane et compositions contemporaines très épurées. Oiseaux noirs isolés sur des fonds sombres, rosaces géométriques construites comme des mandalas, figures féminines fragmentées, paysages rocheux ou scènes héritées de la miniature persane : l’ensemble donne à voir un travail profondément ancré dans une tradition artistique ancienne, mais traversé par une expérience contemporaine de l’exil.
Une formation à Hérat, dans l’héritage de la miniature orientale
Sosan Mahmoodi a étudié à la Faculté des Beaux-Arts de l’Université d’Hérat, ville historiquement associée à la miniature persane et afghane. Elle y apprend deux disciplines complémentaires : le tazhib, l’enluminure géométrique et ornementale, et la miniature figurative. « La miniature a deux parties : le tazhib et la peinture figurative. J’ai étudié les deux », explique-t-elle.
Pendant quatre années d’études, elle se forme aux structures géométriques, aux motifs floraux, à la dorure et aux principes de composition hérités des manuscrits persans et islamiques. Après son diplôme, l’université lui propose d’enseigner bénévolement l’art pendant un an. Elle accepte. « Oui, j’y ai enseigné comme une professeure d’université. »

En parallèle, elle travaille également dans une organisation liée aux droits des femmes et des enfants. Cette double activité — artistique et sociale — traverse encore aujourd’hui son travail.
« Tout s’est refermé sur les femmes »
Le basculement intervient avec le retour des talibans au pouvoir. Il sonne comme la fermeture progressive d’un espace déjà fragile. « Même pendant la République, les femmes ont énormément lutté pour obtenir un peu de liberté : le droit de travailler, de sortir, d’aller à l’université. Puis les talibans sont arrivés et tout cela a été refermé. »
« C’est comme un rideau de théâtre qui tombe soudainement et interrompt tout », poursuit la jeune femme. À partir de ce moment, son travail autour des figures féminines prend une autre dimension. Les tableaux deviennent liés à l’expérience concrète des interdictions imposées aux femmes afghanes : impossibilité de montrer ses cheveux, restriction des déplacements, disparition des espaces d’intimité. « Les tableaux dont le sujet est la femme, je les ai surtout réalisés au moment où les talibans ont pris le pouvoir et ont fermé toutes ces possibilités aux femmes afghanes. »
Elle-même quitte alors l’Afghanistan. Elle passe un an en Iran dans l’attente d’un visa, puis rejoint l’Italie en 2023, où elle participe à plusieurs expositions collectives avant de venir en France. Elle expose également au musée Guimet à Paris et dépose une demande d’asile politique. Aujourd’hui, elle vit en France, à Blois depuis quelques mois, apprend le français et continue à peindre.

Les oiseaux comme image de l’exil et de la liberté
Dans l’exposition, les oiseaux apparaissent presque partout : silhouettes noires posées sur des branches, formes blanches traversant des paysages silencieux ou petits signes suspendus dans des espaces abstraits. Pour l’artiste, ce motif possède une signification directe. « L’oiseau, pour moi, signifie la liberté, la délivrance, le fait de vivre sans frontières. »
Cette idée traverse particulièrement les œuvres minimalistes présentées sur fond noir. Dans La solitude choisie, une petite barque dorée flotte sous un disque lumineux perdu dans une immense surface sombre. Dans d’autres compositions, les oiseaux semblent suspendus au-dessus de fragments géométriques ou de structures dorées réduites à quelques lignes. « En tant que migrante ayant quitté toute sa vie pour vivre dans un autre pays, les frontières n’ont plus de sens pour moi. »
L’artiste associe explicitement cette image de l’oiseau à sa propre expérience de migration. « Je veux montrer aux personnes qui regardent cette exposition que nous sommes comme des oiseaux : libres, en tant que femmes et en tant qu’êtres humains. »

Le corps féminin, les cheveux et les espaces interdits
Plusieurs œuvres présentées à la Quinière Rosa-Parks abordent directement la question de la condition des femmes afghanes. Dans un tableau consacré à une scène de repas clandestin, l’artiste évoque directement l’interdiction faite aux femmes de disposer d’un espace intime autonome. « En Afghanistan, les femmes n’ont pas le droit de boire de l’alcool ni même d’avoir un espace intime à elles. » Dans cette œuvre, elle intègre également une référence au dôme de Gawhar Shad Begum, figure historique afghane associée à la culture et à l’architecture. « Gawhar Shad Begum était une femme qui, à son époque, défendait l’art, la culture et les droits des femmes. »
Les cheveux occupent aussi une place importante dans plusieurs tableaux. « En Afghanistan, les femmes n’ont pas le droit de montrer leurs cheveux. J’ai voulu exprimer cette liberté dans mes tableaux : le droit, pour une femme libre, de regarder la nature, de porter un châle coloré, de laisser ses cheveux flotter dans le vent. » Dans ces œuvres, le foulard cesse d’être un élément uniquement associé à la contrainte. Il devient au contraire un élément esthétique, porté « pour la beauté et non pour cacher ».

Géométrie, cosmos et tazhib
Les œuvres circulaires occupent une place dans le travail de la jeune femme. Rosaces bleues et or, compositions concentriques et mandalas géométriques reprennent les principes du tazhib traditionnel. Dans la tradition de l’enluminure persane et islamique, cette forme renvoie au soleil et aux structures cosmiques. « Cette forme renvoie au soleil, aux planètes, à la Terre et au cosmos. »
Les œuvres comme Le soleil, L’ascension des couleurs ou Labyrinthe de mémoire reposent sur des symétries extrêmement précises. Motifs floraux, structures étoilées et dorures s’organisent autour d’un centre unique qui attire le regard. Mais malgré cette rigueur géométrique, l’ensemble reste profondément organique. Les motifs semblent proliférer, se répondre et se transformer progressivement. Les couleurs — bleu profond, rouge, or ou violet — produisent une vibration.
« L’art est un langage commun »
Cette fusion des formes répond à une idée simple qu’elle formule clairement : « L’art est un langage commun. » Dans ses tableaux, cette idée prend forme. Les œuvres réunissent des éléments venus d’horizons différents sans les opposer : tradition persane, expérience migratoire, mémoire afghane, abstraction contemporaine et revendication de liberté. Chez elle, l’ornement n’est jamais seulement… ornemental : il devient une manière de parler du déplacement, du silence, du cosmos, de l’exil ou du droit fondamental à la liberté.

>> Instagram : sosanmahmoodiartist

