Carte blanche aux Lobis : La Chaleur, écologie des sentiments, Ghibli et grands drames du cinéma

Avant la coupure estivale, le cinéma Les Lobis (et ses salles climatisées bien utiles en temps de canicule) propose une semaine dense, volontairement plus ouverte. Laëtitia Scherier, directrice du cinéma blésois, présente plusieurs nouveautés, la suite du cycle Ghibli, deux classiques du cycle rétro et un dernier rendez-vous du Salon qui bouge avant l’été.
Comme chaque année, Les Lobis fermeront pendant un mois, du 22 juillet au 18 août inclus. La réouverture est prévue le 19 août, jour de sortie de Fjord, de Cristian Mungiu, Palme d’or 2026. Le cinéma récupérera également Soudain, de Ryūsuke Hamaguchi, sorti la semaine précédente, récompensé à Cannes par le Prix d’interprétation féminine attribué à Virginie Efira et Tao Okamoto. D’ici là, la programmation profite d’une période un peu moins tendue, explique Laëtitia Scherier. L’idée est donc de proposer davantage de titres, avec un peu moins de séances par film. Une manière d’élargir l’offre.
La Chaleur : l’été, l’adolescence et le secret
Première sortie de la semaine : La Chaleur, de Stéphane Demoustier. Le réalisateur, connu notamment pour La Fille au bracelet, Borgo et plus récemment L’Inconnu de la Grande Arche, adapte ici le roman de Victor Jestin, publié en 2019. Le film marque un pas de côté dans sa filmographie. Laëtitia Scherier y voit une œuvre assez différente de ce que le cinéaste a proposé jusqu’ici, quelque part entre chronique adolescente et thriller psychologique. L’histoire se déroule dans un camping des Landes, où le film a été tourné. On y suit un adolescent pendant les dernières heures de ses vacances : la famille, les autres jeunes du camping, les premiers émois amoureux, la lenteur de l’été, cette torpeur particulière où le temps semble s’étirer. Le cadre pourrait être celui d’un simple récit d’adolescence. Mais un événement inattendu vient bouleverser ce quotidien.

L’intrigue pourrait relever du fait divers ou du film policier, mais Stéphane Demoustier se concentre davantage sur la conscience de son personnage. L’adolescent se retrouve seul avec un secret qui le consume de l’intérieur, tandis que la vie continue autour de lui : les parents, les amis, la petite sœur, le camping, l’été. La tension vient de là, de ce que ce jeune garçon porte seul, dans un moment où il devrait encore être insouciant. La mise en scène est travaillée, mais elle cherche quelque chose de plus organique, au plus près du visage et de l’état intérieur de l’adolescent. « Je trouve très bien qu’un réalisateur qui commence à avoir cette envergure puisse continuer à faire des essais, des pas de côté dans sa filmographie », observe Laëtitia Scherier.
L’Écologie des sentiments : une comédie romantique à sa manière
Changement de ton avec L’Écologie des sentiments, premier long métrage d’Alexandre Steiger. Le cinéaste a d’abord mené une longue carrière d’acteur, pendant près de vingt ans, avant de passer à la réalisation. Laëtitia Scherier décrit un film singulier, touchant, qui pourrait annoncer « la naissance d’un nouveau cinéaste ». L’œuvre se situe entre la comédie romantique et le film militant, un entre-deux déjà contenu dans son titre.
Le récit suit Félix, un réceptionniste maladroit, sujet aux crises d’angoisse, qui travaille dans un hôtel tenu par son père. Ce dernier le couve beaucoup trop. Son quotidien est bouleversé par l’arrivée de Lola, une jeune femme mystérieuse. Pour lui, elle est une présence énigmatique ; pour le spectateur, elle apparaît vite liée à une action militante prévue au Salon de l’Agriculture, avec d’autres camarades engagés.
L’écologie est bien présente en toile de fond, tout comme la défense des animaux. Mais pour Laëtitia Scherier, le cœur du film est ailleurs. « L’écologie est surtout une métaphore de l’attention qu’il faut porter aux autres », explique-t-elle. Prendre soin des proches, des inconnus, des fragilités croisées, apprendre à communiquer et à habiter ensemble : le film déplace l’écologie du terrain strictement militant vers celui des relations humaines.

Le style compte aussi beaucoup. Laëtitia Scherier relève une grande attention portée aux dialogues, avec une diction particulière, presque poétique, qui peut rappeler certains films d’Éric Rohmer. Le film flotte, avance avec délicatesse, sans lourdeur. Il occupe aussi une place rare dans le paysage du cinéma art et essai : celle d’une véritable comédie romantique qui ne bascule ni dans le désenchantement total ni dans la comédie sentimentale trop calibrée pour le multiplexe. « Là, le film propose vraiment quelque chose entre les deux, avec beaucoup de délicatesse », estime la directrice des Lobis.
Seule la vie : traverser le deuil sans mélodrame
La troisième nouveauté est plus dure. Seule la vie, d’Adrian Goiginger, cinéaste autrichien que Laëtitia Scherier ne connaissait pas encore, adapte un récit autobiographique publié en 2010. La présence d’un film autrichien dans la programmation est déjà assez rare pour être soulignée. Le point de départ est tragique. Un couple de clowns professionnels mène une existence apparemment heureuse avec ses deux jeunes enfants. Puis un accident de voiture anéantit la famille : la femme apprend que son mari et ses enfants sont morts.

Le film ne dissimule pas la tragédie. Il ne cherche pas à l’adoucir artificiellement. Mais, selon Laëtitia Scherier, il évite le piège du mélodrame. Après les premières minutes, le récit s’attache au long travail de reconstruction d’une femme confrontée à l’inimaginable.
Le choix d’en faire des clowns professionnels donne au film une dimension particulière. Le maquillage de clown ne masque pas la douleur. Il rappelle plutôt qu’il peut exister un espace où la tristesse et la joie ne s’excluent pas. « Des émotions très contradictoires peuvent totalement cohabiter », glisse Laëtitia Scherier. Le film travaille précisément cette tension : rire par moments, aller un peu mieux, puis retomber, avancer par fragments, traverser le deuil sans trajectoire linéaire. La résilience est faite de hauts, de bas, de retours en arrière, de souvenirs. Les flashbacks occupent une place importante. Ils montrent une vie familiale lumineuse, sans pour autant idéaliser complètement le couple ou la famille. Ils ne servent pas seulement à illustrer ce qui a été perdu, mais à montrer que les morts continuent d’habiter le présent.
Laëtitia Scherier reconnaît que le sujet n’est pas de ceux vers lesquels les spectateurs se dirigent spontanément. Mais elle défend le film pour sa justesse. « Je l’ai trouvé vraiment touchant et très réussi, malgré la dureté du sujet », dit-elle. Seule la vie cherche moins à faire pleurer qu’à rendre imaginable un état psychologique, une succession d’étapes, une manière de continuer quand tout semble avoir disparu.
Mes voisins les Yamada : Ghibli et la philosophie du quotidien
Le cycle Ghibli se poursuit avec Mes voisins les Yamada, cinquième film du cycle estival des Lobis. La fréquentation reste encourageante, preuve que le public continue de répondre présent autour des films du studio japonais. Réalisé par Isao Takahata et adapté du manga de Hisaichi Ishii, Mes voisins les Yamada est sorti en 1999, après Pompoko. Il occupe une place très atypique dans la production Ghibli. Le studio est souvent associé aux grandes aventures fantastiques, aux mondes imaginaires, aux récits amples. Ici, le mouvement est inverse. Le film ne repose pas sur une grande intrigue continue. Il fonctionne par saynètes, comme une chronique du quotidien d’une famille japonaise ordinaire : repas, bêtises d’enfants, maladresses, disputes, petites piques de la grand-mère, personnage particulièrement haut en couleur.
Le résultat est franchement comique, mais il porte aussi une forme de philosophie de l’ordinaire. Pour Laëtitia Scherier, le film rappelle que les grandes aventures ne naissent pas toujours d’un grand voyage ou d’un événement spectaculaire. Elles peuvent se jouer dans les petits riens du quotidien. Autrement dit, la vie elle-même est une aventure, même lorsqu’elle semble banale.
Le film a aussi dérouté à sa sortie par son esthétique. Takahata abandonne le réalisme raffiné auquel Ghibli avait habitué son public. Il adopte un dessin plus proche de l’esquisse et de l’aquarelle. Mes voisins les Yamada est aussi le premier film du studio entièrement animé et peint par ordinateur, tout en restant issu d’un travail manuel, simplement déplacé du papier vers l’écran.
Mal accueilli au départ par une partie du public, le film a depuis trouvé sa place parmi les œuvres singulières et attachantes du studio.
Vol au-dessus d’un nid de coucou : liberté, pouvoir et norme
Le cycle rétro continue lui aussi. Après les road movies, Les Lobis proposent une semaine autour des « drames intemporels », qui pourrait aussi être lue comme une semaine d’adaptations littéraires.
Premier titre : Vol au-dessus d’un nid de coucou, de Miloš Forman, sorti en 1975, adapté du roman de Ken Kesey. Le film suit le séjour de Randle McMurphy dans un hôpital psychiatrique. Mais derrière ce cadre clos se déploie une réflexion beaucoup plus large sur la liberté, le pouvoir, la normalisation des individus et la manière dont une société traite celles et ceux qui sortent de la norme. Jack Nicholson y incarne McMurphy, dans ce que Laëtitia Scherier considère comme l’un de ses meilleurs rôles. Face à lui, Louise Fletcher interprète l’infirmière Ratched, figure de l’ordre, du contrôle, d’une autorité qui prétend agir pour le bien de tous mais finit par écraser les individus. L’affrontement entre les deux personnages ne se réduit pas à un conflit de caractère. Il oppose deux visions du monde. D’un côté, l’élan vital, le désordre, la liberté, le refus de se laisser réduire. De l’autre, la règle, la maîtrise, l’institution, la norme. Laëtitia Scherier y voit aussi une métaphore politique. Le film interroge ce qu’on appelle la folie, la violence de ce mot, et la manière dont il peut être utilisé pour désigner celles et ceux qui ne correspondent pas aux attentes sociales. Le film montre l’hôpital psychiatrique comme un lieu de maltraitance, mais avec des nuances, sans simplifier totalement son récit. McMurphy n’est pas non plus présenté comme un héros irréprochable. Récompensé par les cinq principaux Oscars — meilleur film, meilleur réalisateur, meilleur acteur, meilleure actrice et meilleur scénario adapté —, Vol au-dessus d’un nid de coucou a marqué l’histoire du cinéma et contribué à modifier, ou au moins à interroger, le regard porté sur les institutions psychiatriques. Pour Laëtitia Scherier, il reste l’un des grands drames américains à voir et à revoir.
Stand by Me : l’enfance, l’amitié et la perte de l’innocence
Deuxième film du cycle rétro cette semaine : Stand by Me, de Rob Reiner, adaptation de la nouvelle The Body, de Stephen King. Ici, l’écrivain s’éloigne de l’horreur à laquelle son nom est souvent associé, pour explorer l’enfance, la mémoire et la perte de l’innocence. L’histoire se déroule à la fin des années 1950. Quatre garçons vivant dans une petite ville de l’Oregon partent à la recherche du corps d’un adolescent disparu, qui aurait été percuté par un train. Mais cette quête n’est qu’un prétexte. L’essentiel du film se joue dans le chemin, le long des voies ferrées, dans les échanges entre les garçons, leurs peurs, leurs blessures et leurs silences.
Pour Laëtitia Scherier, Stand by Me raconte ce moment fragile où l’enfant devient adolescent. Le film capte un âge de bascule, ce temps où l’amitié semble éternelle, avant que la vie ne sépare les chemins. Le titre renvoie à la chanson de Ben E. King, dont les paroles résonnent avec le cœur du récit. La voix du narrateur adulte accompagne le film et en éclaire la dimension introspective : les rencontres de jeunesse façonnent durablement ce que l’on devient. Laëtitia Scherier place Stand by Me très haut dans son panthéon personnel, aux côtés de Vol au-dessus d’un nid de coucou.
Le Salon qui bouge avant la pause estivale
Dernier rendez-vous mentionné cette semaine : Le Salon qui bouge (coiffure), vendredi 10 juillet, de 14 h à 19 h. Il s’agira de la dernière session avant la coupure estivale. Elle est déjà complète, signe que ces rendez-vous ont trouvé leur public aux Lobis. Certaines personnes viennent voir un film avant ou après. D’autres découvrent le cinéma grâce à ce rendez-vous, puis reviennent ensuite plus régulièrement. Pour Laëtitia Scherier, c’est une manière de faire vivre le hall entre les séances, de créer du passage, des rencontres, une autre forme de présence au cinéma.
Plus d’informations : blois-les-lobis.cap-cine.fr

