Abiogenèse, argile et humour : Nos cœurs en Terre à la Halle aux Grains
À Blois, dans le cadre de Génération Climat #5 (voir ici), la Halle aux Grains accueille Nos cœurs en Terre, dans son hémicycle, mercredi 14 janvier 2026 à 21h et jeudi 15 janvier 2026 à 20h. Au plateau : David Wahl et Olivier de Sagazan, sous le regard de la metteuse en scène Gaëlle Hausermann. Une forme brève (50 minutes), mais une ambition vaste : déplacer notre manière d’habiter le monde, en passant par la matière, le récit, l’étrangeté, l’humour — et une hypothèse scientifique au cœur battant de l’œuvre.
De quoi s’agit-il ? David Wahl nous le dit sans détour : son travail consiste à… enquêter. Et, plus encore, à tirer un fil. « Je suis très étonné par le monde dans lequel on vit. (…) Je trouve que rien ne va de soi. Je trouve que tout mérite une interrogation, tout mérite une rencontre. Et quand on rencontre, la vie change. » Au-delà du commentaire, ceci est le moteur même de Nos cœurs en Terre. Un spectacle qui ne part pas d’une morale, mais d’une curiosité — et d’un vertige : et si le vivant venait du minéral ?
Une création née d’une rencontre à inventer
L’histoire commence en 2021, à Avignon, par une règle imposée : faire œuvre à deux. « C’était une création, une commande du Festival d’Avignon, et de la SACD pour Vive le sujet. » David Wahl rappelle le principe : il s’agissait de s’associer à un autre artiste pour créer une forme originale. Ce n’est pas un détail administratif : la forme, ici, est fille du dispositif. L’obligation de la rencontre devient la condition même de l’œuvre.
Pour ce rendez-vous, David Wahl se tourne vers Olivier de Sagazan, après avoir vu Transfiguration. Il décrit un artiste qui travaille son propre corps comme un chantier : « un sculpteur (…) qui se sculpte lui-même (…) qui se métamorphose, qui se donne des nouveaux corps, qui se crée des nouveaux corps pour chercher la vie dans sa sculpture sur lui-même. » Autrement dit, un geste plastique obsédé par la vie qui surgit de la matière.
Dans ce projet, l’écrivain, habitué à porter seul la parole sur scène, et le plasticien, habitué à être seul avec la matière, ont dû apprendre la co-présence. D’où la nécessité d’un troisième élément, structurant : Gaëlle Hausermann, qui signe la mise en scène.
La construction fut patiente, nourrie « d’énormément d’essais », et traversée par une question technique, presque élémentaire : comment faire travailler ensemble « une parole et une matière » ? Comment faire tenir dans une même forme un sculpteur-performeur et un écrivain-interprète sans que l’un ne devienne l’illustration de l’autre ?
L’abiogenèse comme matrice poétique
Pour comprendre ce qui s’élabore dans Nos cœurs en Terre, une notion s’impose comme centrale : l’abiogenèse. « De plus en plus de scientifiques pensent que la matière organique, la matière du vivant, est née de la matière minérale, de la matière inerte. » David Wahl relie cette hypothèse à une expérience située, à un épisode précis de sa trajectoire. « Je l’avais découvert parce que j’ai participé à une campagne océanographique où on est allé explorer les sources hydrothermales. »
Il évoque alors « les écosystèmes abyssaux » et le moment où il apprend que les molécules carbonées — les « briques élémentaires de la vie » — auraient pu se former dans de tels milieux, ou, selon d’autres hypothèses, soit dans les cheminées hydrothermales, soit dans l’argile. De là, David Wahl tire une phrase qui change la température du monde : « on est tous un peu des enfants de la Terre ».
Commencer par l’étrange : Pierre Borel et “la sexualité des pierres”
Pour ouvrir Nos cœurs en Terre, David Wahl choisit de ne pas entrer d’emblée par la science contemporaine, mais par une histoire du XVIIᵉ siècle, comme un détour nécessaire avant d’atteindre le cœur du propos. Il y convoque Pierre Borel, médecin et savant, collectionneur d’un cabinet de curiosités conçu pour rappeler que le monde est peuplé de mirabilia, ces objets et phénomènes qui, à l’époque, nourrissaient l’émerveillement autant que le savoir.
Dans ce cabinet, certaines pierres occupent une place particulière : les priapolites, formations naturelles dont la forme évoque un sexe masculin en érection, et les hystérapètras, aux contours féminins. David Wahl en souligne le décalage avec notre regard actuel — « ça fait rire maintenant » — mais rappelle que, pour Pierre Borel, ces pierres constituaient une preuve : celle que les pierres se reproduisent, qu’elles sont des êtres vivants et qu’elles possèdent une sexualité.
Pourquoi ouvrir là ? Parce que David Wahl aime la porte latérale, l’histoire qui semble minuscule, mais qui mène à une chambre immense. Il le dit : « j’aime bien commencer les spectacles de manière abrupte », et même commencer par ce qui paraît « anecdotique » ou « étrange », parce que cela permet de déplier une question qui « nous dépasse tous ».
Cette histoire de Pierre Borel n’est pas une preuve, évidemment. Mais c’est une manière de brouiller la frontière entre minéral et vivant. Comme une façon de faire sentir que notre classification habituelle — inerte d’un côté, vivant de l’autre — est moins stable qu’on ne le croit.
Parole et argile : faire “exsuder” l’origine
C’est ici que le spectacle bascule dans la matière, dans la vision. David Wahl formule le projet en une image presque organique : « faire exsuder de nos corps et de nos paroles nos origines minérales. » Petit à petit, les deux corps s’agrègent à une forme : « On se transforme tous les deux en une sorte d’écosystème primordial. »
David Wahl décrit un résultat plastique « très impressionnant », et donne un détail concret qui compte : « il utilise 50 kg d’argile, des pétales, des branches ». Et il précise le ton : « ça se fait aussi avec de l’humour », c’est « burlesque » et « poétique ». Autrement dit : l’œuvre n’a pas la gravité d’un sermon ; elle avance en biais, par la sensation et par le rire.
Une phrase surgit alors comme une petite épiphanie : « Dieu que c’est beau, les cailloux — dire qu’on leur marche dessus. » En apparence légère, elle condense pourtant l’enjeu du spectacle : déplacer le regard, rendre sensible ce qui, d’ordinaire, demeure sous nos pas.
“La pierre crée la vie, mais la vie crée aussi des pierres”
Le spectacle ne vise pas la performance érudite ; il vise l’expérience. Pour autant, il y a une grande leçon à tirer de Nos cœurs en Terre : « la pierre crée de la vie, mais la vie crée aussi des pierres. » Car quand la vie existe, elle transforme la roche. « Le rapport entre pierre et vivant, minéral et vivant, est beaucoup plus intime qu’on ne le croit. » Le fil de l’œuvre s’affirme alors clairement : il ne s’agit pas d’affirmer que « la nature est belle », mais de faire sentir que la nature est nous — à un niveau plus profond que celui de nos catégories et de nos habitudes mentales. Et c’est précisément cette évidence enfouie que le spectacle s’emploie à rendre perceptible.
“Aveugle”, “sourd”, recouvert
Dans la plupart de ses spectacles, David Wahl explique avoir un rapport direct au public : « je m’adresse au public, je suis très proche d’eux, j’aime les sentir. » Mais Nos cœurs en Terre impose une expérience contraire. « Au bout de dix minutes, (…) je deviens aveugle, je deviens sourd, je perds absolument tout contact », dit-il. La cause est concrète : « je deviens une sorte d’être de pierre, donc recouvert. »
Cette coupure produit un état : « je rentre dans un état méditatif ». Et elle change la technique de jeu, la façon de “rester” au plateau, la façon de maintenir une présence. David Wahl insiste : cela a demandé « de bonnes répétitions », d’autant plus que la performance est vivante, variable : « la sculpture n’est jamais tout à fait la même ». Elle change selon les saisons, les fleurs, les feuilles et les branches. « La sculpture au mois de janvier ne ressemble pas à celle de juin », précise-t-il. Et il conclut : « c’est un spectacle (…) très vivant », qui « se rejoue (…) un peu pour la première fois. » Ce détail est essentiel pour comprendre la nature du spectacle : il ne reproduit pas une forme. Il la refait. Il la rejoue dans le sens fort : refaire l’expérience, avec ses variations.
Les textes « n’ont pas vocation à faire la leçon », mais à « nous émerveiller ». Et aussi à faire rire. L’enjeu, espère l’auteur, n’est pas d’ajouter un savoir de plus, mais de renouer une relation, à un moment où, observe-t-il, nous sommes « de plus en plus éloignés de ces cycles de la matière ». D’où la question qu’il formule : « comment est-ce qu’on redécouvre un peu la matière du monde ? » À cet endroit, le fil du spectacle rejoint une intuition centrale de David Wahl : regarder dehors, c’est aussi se regarder soi-même. Micro et macro se répondent. Nos cœurs en Terre devient alors une recherche intérieure rendue visible par la matière.
“La science porte en elle-même de la poésie”
À la question de savoir si la science a besoin de poésie, David Wahl répond d’abord : « La science porte en elle-même de la poésie. » Mais il ajoute aussitôt une précision capitale : « elle a besoin des artistes pour pouvoir l’exprimer. »
Il explique ce qu’il entend par “science” : pas seulement des calculs, mais des récits du monde — « la symbiose », « les écosystèmes », « l’évolution », « la physiologie ». Autant de savoirs qui deviennent des manières d’habiter le vivant. Il insiste : ces découvertes peuvent être « converties en inspiration poétique », c’est-à-dire transformées en sensations, en images, en prises de conscience. Et il conclut par une phrase de méthode : « les chercheurs et les artistes doivent travailler la main dans la main. »
Si l’on devait choisir une phrase qui résume le fil profond de l’entretien, ce serait celle-ci : « Chercher à connaître, c’est chercher à aimer. » David Wahl l’affirme, puis la déplie : si un récit, une œuvre, une rencontre réussit à émouvoir, à faire prendre conscience, « alors bien sûr il n’y a plus d’indifférence. » L’enjeu n’est pas de convaincre : c’est d’abolir l’indifférence.
>> A lire : Le Sexe des pierres de David Wahl (éditions Premier Parallèle)



