Pas d’enfant à la rue : l’hébergement d’urgence toujours sous tension à Blois

À Blois, des enfants continuent de dormir à l’hôtel, potentiellement dans la rue, tandis que les institutions se renvoient la responsabilité de leur prise en charge. Depuis plus d’un an et demi, l’association Pas d’enfant à la rue pallie les manques de l’État et des collectivités, hébergeant des familles que le dispositif officiel n’absorbe pas. Résultat : un système saturé, coûteux, et politiquement paralysé, dans lequel des bénévoles assurent, de fait, une mission de service public, sans reconnaissance ni coordination. Julien Colin, membre de l’association, décrit une situation où le discours institutionnel a changé, mais pas la réalité vécue par les familles.
L’arrivée d’un nouveau préfet à Blois a modifié la forme des échanges. Le vocabulaire s’est adouci. « Sur la forme, clairement, ça change », observe Julien Colin. Des passerelles ont été facilitées avec certains acteurs, notamment l’ASLD, qui gère aujourd’hui le 115. Mais sur le fond, le tableau reste sombre. Les associations spécialisées dans l’accompagnement administratif constatent une hausse des OQTF et des refus d’autorisations de travail. Un paradoxe, d’autant que l’accès au travail demeure le principal verrou de l’intégration.
« C’est un non-sens d’intégration, et c’est et un non-sens économique », ajoute l’enseignant. Il cite le cas d’une mère de famille arrivée en France après avoir fui des violences extrêmes dans son pays. Après plusieurs renouvellements de titre de séjour assortis d’autorisations de travail, elle décroche un CDI. Mais lors du dernier renouvellement, l’autorisation de travail disparaît, sans justification. Le contrat est rompu. Ni l’employeur, ni l’association n’obtiendront d’explication.

Une réponse fragmentée et insuffisante
Plusieurs collectivités locales — la Ville de Blois, le CIAS du Blaisois, Vineuil — mettent à disposition huit logements permettant d’héberger environ cinquante personnes, dont trente-cinq enfants. Ces familles, déjà hors radar institutionnel, ne relèvent plus du dispositif officiel d’hébergement d’urgence.
Malgré cela, l’association doit encore financer des nuitées d’hôtel pour deux à trois familles chaque semaine. « Ça ne suffit pas », résume Julien Colin. Pour l’association, le Conseil départemental et la préfecture « ne jouent pas leur rôle ». Les réponses administratives sont répétitives, souvent fondées sur des critères déclaratifs rigides. Un exemple l’illustre : une mère en grande détresse psychologique, nécessitant un accompagnement renforcé, s’est vu refuser une prise en charge au titre de la loi MOLLE pour avoir déclaré, par erreur, avoir un compagnon. Malgré l’avis concordant du CIDFF, de la PMI et des professionnels de terrain, le refus est maintenu.
Surtout, le mécanisme de « tuilage » — censé garantir une continuité entre le Conseil départemental et la préfecture — n’existe pas dans les faits. « Chacun se décharge de la situation », constate Julien Colin.
Le 115, le SIAO et le labyrinthe institutionnel
Si l’association a pu rencontrer la direction de l’ASLD, elle n’a jamais réussi à travailler réellement avec le SIAO, pourtant chargé de l’orientation via le 115. « Cherchez l’erreur », lâche Julien Colin. L’association comble les manques, pendant que l’institution cherche à savoir ce qu’elle fait des familles, sans jamais accepter de s’asseoir autour de la table pour coordonner les réponses.
Primo-arrivants : un angle mort de la prise en charge
Les familles arrivant récemment sur le territoire sont orientées vers l’association COALLIA afin de déposer une demande d’asile. Mais avant toute convocation à l’OFII, un délai d’un à un mois et demi s’écoule, durant lequel aucune solution n’est prévue : ni hébergement, ni revenus, ni prise en charge des déplacements. Malgré des protocoles d’accord, l’association se retrouve régulièrement contrainte d’héberger ces familles pendant cette période d’attente, y compris des mères seules accompagnées d’enfants lourdement handicapés.
Dans un cas récent, une famille a été prise en charge pendant sept nuits par le 115, avant d’être de nouveau remise à la rue. Alertée par un travailleur social, l’association a assuré l’hébergement quelques nuits supplémentaires, avant que la famille ne soit reprise… puis orientée vers une autre ville du sud de la France.
Ce fonctionnement a un coût. Le recours massif à l’hébergement hôtelier pèse lourdement sur les finances publiques : une chambre représente près de 1 800 euros par mois. À Blois, une telle somme correspond au loyer de trois appartements.
Une délégation de fait, sans reconnaissance
Depuis la création du collectif, l’association estime à plus de 450 000 euros le coût des nuitées et logements qu’elle a pris en charge. « On pourrait presque envoyer la facture au Conseil départemental et à la préfecture, et leur dire : on vous a fait économiser cet argent », ironise Julien Colin.
À Blois, Pas d’enfant à la rue assume désormais une part croissante de la réponse à l’urgence sociale. Sans mandat, sans financement pérenne, sans coordination officielle. « Nous ne demandons pas de reconnaissance. Nous voulons simplement pouvoir travailler ensemble », résume-t-il. Car derrière les chiffres et les dispositifs, se dessine un système qui tient par l’engagement d’acteurs associatifs contraints de combler, au quotidien, les angles morts de l’action publique.

