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Cette semaine aux Lobis : Yellow Letters, Le Cri des gardes, un ciné-débat…

Cette semaine, aux Lobis, le cinéma semble traversé par une même inquiétude : celle de l’espace privé qui se fissure sous la pression du monde. D’un couple rattrapé par l’autoritarisme politique à Ankara à une nuit de tension dans un chantier d’Afrique de l’Ouest, d’un journal psychiatrique relu à plusieurs voix à la résistance intime d’une femme âgée face à l’effacement de son passé, les films programmés portent tous, d’une manière ou d’une autre, la trace de ce qui vient heurter les vies de l’intérieur.

Yellow Letters, ou la démocratie au bord du vide

Avec Yellow Letters, İlker Çatak change à la fois de langue et d’échelle. Le cinéaste allemand, né à Berlin dans une famille d’origine turque, s’était surtout fait remarquer jusque-là avec La Salle des profs, qui avait très bien circulé et remporté l’Ours d’or à Berlin. Cette fois, il tourne en turc et s’ancre dans un contexte immédiatement identifiable : celui de la dérive autoritaire en Turquie.

Mais ce qui intéresse Laetitia Scherier, directrice du cinéma blésois, c’est précisément que le film ne se contente pas de parler d’un pays. Il prend pour point de départ une situation précise — un couple, une actrice reconnue et son mari dramaturge à Ankara, dont la vie bascule après un incident politique mineur — pour construire une allégorie plus large, “celle de toutes les démocraties fragilisées”. À mesure que la machine répressive s’emballe, les deux personnages ne sont pas brutalisés physiquement, mais progressivement rayés du monde : ils perdent leur emploi, leur statut, leur stabilité, et se voient condamnés à une “forme de mort civile”.

Le film montre, insiste-t-elle, comment la politique infiltre l’intime. Au début, le couple semble solide, tranquille, protégé par sa sphère privée. Puis cette sphère elle-même se fissure. Ce n’est plus seulement l’espace public qui se dérègle ; c’est la maison, le lien amoureux, la possibilité même de continuer à vivre ensemble.

Le réalisateur a pensé ce film à partir des purges qui ont touché les milieux artistiques et universitaires turcs après la pétition pour la paix, puis après la tentative de coup d’État du milieu des années 2010. Mais il le tourne en Allemagne, refusant de figer son récit dans un réalisme trop strict, comme pour mieux rappeler que cette histoire pourrait se déplacer, s’installer ailleurs. Le questionnement qu’il porte est clair : que ferait-on, nous, si la situation basculait ? Qu’accepterions-nous ? Qu’endurerions-nous ? Et qu’est-ce qui, aujourd’hui encore, nous protège ?

Le Cri des gardes, Claire Denis adapte Koltès

Autre temps fort, l’avant-première du mardi 7 avril (20h30), Le Cri des gardes, nouveau film de Claire Denis. Laetitia Scherier ne cache pas son attachement à la réalisatrice, qu’elle décrit comme une cinéaste capable de traverser les genres — guerre, fantastique, science-fiction, drame — tout en gardant intact un même regard sur les corps, le désir et les rapports de pouvoir.

Cette fois, Claire Denis adapte Combat de nègres et de chiens de Bernard-Marie Koltès, texte phare des années 1980, d’ailleurs déjà monté à la Halle aux Grains il y a tout juste trois ans. Le choix ne surprend pas la directrice des Lobis : entre Chocolat, White Material et d’autres films, la cinéaste n’a jamais cessé de travailler la matière postcoloniale, la question de l’exil, de la domination et de l’espace partagé ou interdit.

Le film se déroule sur un chantier de travaux publics en Afrique de l’Ouest, dans un lieu entouré de grilles qui séparent les expatriés européens du reste du monde. Un homme surgit un soir dans cet espace interdit pour réclamer le corps d’un ouvrier mort dans des circonstances troubles. Dès lors, le film prend la forme d’un huis clos nocturne, tendu, presque en temps réel, où l’enquête se mêle à l’attente, à la peur, au trouble.

Ce qui la frappe ici, c’est aussi le geste de mise en scène : Claire Denis a tourné quasiment tout de nuit, dans l’ordre chronologique, pour laisser la tension se construire réellement entre les acteurs. Le film, tourné au Sénégal, aurait dû être en français, mais les droits du texte étaient bloqués. La réalisatrice a donc choisi l’anglais, ce qui, dit Laetitia Scherier, n’a rien d’absurde au fond, puisque la pièce de Koltès était déjà née d’un voyage au Nigeria, où la langue anglaise traversait déjà cette réalité.

Le cinéma comme lieu de parole

La semaine ne s’arrête pas aux sorties. Vendredi 3 avril à 20h30, les Lobis accueilleront un ciné-débat avec le Club de la Chesnaie autour de Un morceau de parole cassée à la main de Pierre Chausson, en présence du réalisateur. Le point de départ du film, c’est Thierry Metz, poète qui, à la fin des années 1990, avant sa mort, a tenu un journal racontant deux séjours en hôpital psychiatrique. Ce journal, L’Homme qui penche, devient ici matière de réappropriation : le réalisateur le donne à lire à des patients et à des soignants de la clinique de la Chesnaie, où le film a été tourné.

Ce qui intéresse manifestement Laetitia Scherier dans ce projet, c’est ce que le cinéma peut produire quand il ne vient pas seulement montrer, mais faire circuler une parole, faire résonner des expériences, créer des correspondances.

Tanger, la vieillesse, et la question de “chez soi”

Dans le cadre des films Ciné’fil, les Lobis accueilleront aussi Rue Málaga de Maryam Touzani. Là encore, l’intime est traversé par un bouleversement brutal : une femme de presque 80 ans, installée depuis toujours à Tanger, voit sa fille revenir d’Espagne avec la décision de vendre l’appartement familial. Le film se joue dans cette résistance, dans cette impossibilité à quitter un lieu qui contient toute une vie.

La réalisatrice, selon Laetitia Scherier, parle là aussi d’“identité hybride”, d’un personnage espagnol devenu profondément tangérois, et donc de ce que signifie appartenir à un lieu, à un paysage, à une mémoire. Rue Málaga parle de vieillesse, de nostalgie, mais aussi du désir de vivre encore, malgré l’effacement annoncé.

Autre proposition Ciné’fil : La Peintre et la Modèle d’Isabelle Vrinat, artiste qui donne aussi des conférences à Blois. Il s’agit d’un docu-fiction sur le processus de création picturale et la relation entre une peintre et son modèle. Il sera présenté le jeudi 2 avril à 18h30, en présence de la réalisatrice.


Plus d’informations ici : blois-les-lobis.cap-cine.fr


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